[16] automne 2015
De bonne guerre
[16] pages 3-5

Il est dans l’année des jours où le soleil se couche sur Paris dans l’axe de l’avenue de la Grande Armée. Il passe sous la voûte de l’Arc de Triomphe, où brûle la flamme du soldat inconnu, avant de décliner lentement sur l’avenue des Champs-Élysées, ces Champs qui étaient pour les Anciens le séjour infernal des morts vertueux et qui sont devenus pour les Modernes le paradis des consommateurs fébriles, repaire occasionnel de cocottes et de bandits. L’imaginaire humain change souvent de mesure, mais ni le soleil ni la mort… Et de la mort, l’avenue des Champs doit abriter encore les ombres dantesques, puisque très rares sont aujourd’hui les êtres humains qui habitent là en chair et en os.
Henning Rogge, Jean-François Sonnay
La souricière bulgare
[15] pages 7-10

Les réfugiés qui passent de Turquie en Bulgarie n’ont aucune intention d’y demander asile. Ils rêvent d’Allemagne. Malgré la clôture qui aura bientôt bouclé la frontière, leur nombre augmente discrètement, alors que toute l’attention se porte sur la Méditerranée. Lorsqu’ils sont pris, cachés dans un camion ou divaguant le long de la frontière, ils n’ont d’autre choix que de se faire enregistrer dans le pays le plus pauvre de l’Union européenne.
Michel Bührer
 
Le mur grec
[16] page 11

Evangelos hausse les épaules. Il se rappelle qu’il y a encore la photo à faire, sous toutes les coutures, pour la direction et, peut-être en­suite, pour Interpol, même si la direction a dit qu’il fallait attendre avant de faire faire le tour du monde à cette tête qui avait eu la mauvaise idée de tomber par terre dans une zone militaire interdite. Cette dé­couverte ne manquerait pas d’attiser le feu des critiques contre Athènes. En admettant que cette tête appartienne à un migrant, la police grecque ne manquera pas de se faire accuser d’être incapable d’assurer la sécurité sur sa frontière avec la Turquie. La Grèce est déjà montrée du doigt pour laisser rentrer des clandestins dans l’espace Schengen. Et si en plus ils y rentrent en pièces détachées…
> Le Mur grec (Éditions Bernard Campiche)
Nicolas Verdan
Les étoiles souterraines
[16] pages 12-19

Entre art et presse, entre ciel et terre, Frédéric Pajak, Mix & Remix et Noyau naviguent en trio complice depuis trente ans. Anna Sommer les a tôt rejoints, indispensable quatrième roue de ce chariot étoilé. Un ouvrage gros comme un dictionnaire, coloré comme un album pour enfants rend compte de leurs aventures communes, toujours frappées au coin d’un nomadisme de l’esprit, d’une indiscipline du style. Morceaux choisis.
> Les Étoiles souterraines (Éditions Noir sur Blanc)
 Mix & Remix (Philippe Becquelin),  Noyau (Yves Nussbaum), Frédéric Pajak, Anna Sommer
Georges Schwizgebel, un condensé de poésie
[16] pages 21-25

Un soir d’août sur la piazza Grande de Locarno, un petit homme apparaît sur le plus grand écran du monde, dans un cadre aux couleurs léopard. Il est là, encore un peu plus minuscule que les autres sur la scène devant huit ou neuf mille personnes. Sur cet écran va passer son dernier film, Erlkönig, le plus court de tous ceux diffusés sur la Piazza pendant le 66e festival international, 5 minutes 30. Georges Schwizgebel recevra ce soir-là un mini-léopard. «Je ne vais tout de même pas être plus long que mon film», dira-t-il. Dans ces pages, La Couleur des jours a choisi de voir grand, avec lui.
Jacques Kermabon, Frédéric Maire, Georges Schwizgebel
Francesco Rosi, un cinéma pour comprendre
[16] page 27

«J’ai toujours cru en la fonction du cinéma en tant que dénonciateur et témoin de la réalité» (Francesco Rosi).
Chicca Bergonzi
Le Lausanne-Moscou-Pékin
[16] page 28-29

Le transsibérien est une école de la pa­tience, de la lenteur et de la contemplation. Une halte parfois, on descend sur un quai de gare, on achète quelques victuailles, on remonte, le train redémarre, on retrouve son espace étroit et minutieusement balisé dans quoi on se coule avec délice, un terrier presque, ou une minuscule bulle protectrice qui traverserait à la fois le temps et l’espace en se les réappropriant. (…)
> Le Lausanne-Moscou-Pékin (Éditions La Baconnière)
Christian Garcin, Jérôme Stettler
Né dans la boucherie d’Ecuisses
[16] pages 31-32

Accouché par Mademoiselle Lambœuf, venu au monde à la faveur d’une erreur de calcul. Mon père en plaisantait. J’en garde le goût pour les fautes, une méfiance envers les médecins et une détestation des mathématiques. La tête pas plus grosse qu’une orange, ne pesant que deux kilos deux. «Poilu comme un singe » disait le tonton Berthet. Ma mère prenait ma défense : « Il peut causer lui, avec sa tête de bouledogue.»
J’aurais pu, Ogino arrivé par inadvertance, repartir derechef. M’envoler pour l’Angle­terre. Je n’aime pas l’anglais. J’ai résisté à la toxicose, j’en garde une cicatrice au talon droit. Je suis passé sous la quatre-chevaux de mon grand-père, j’en garde une cicatrice à la tempe droite. J’ai traversé le pare-brise de la 4L du Prospère, j’en garde une cicatrice au poignet droit. Couturé, plutôt de gauche. (…)
> Né dans la boucherie d’Ecuisses (Éditions art&fiction)
Claude-Hubert Tatot
Carnet(s) du lac
[16] pages 32-33

Lundi 10 septembre
Lac agité, remué, sonore
encre bleu noir et argent.
Le ciel est pur, rosé à la ligne des montagnes, puis bleu très pâle, puis bleu. Une minuscule étoile tremble au-dessus de l’arbre 2.
Des cercles roses se forment dans le bleu du ciel.
Les vagues se déroulent et se brisent sur l’enrochement. Le lac vient s’abattre de plein fouet contre la rive.

Mardi 11 septembre, 9 heures 30
Lac blanc
lumière blanche,
il fait chaud.
Les montagnes se distinguent à peine de la brume suspendue au-dessus du lac, à mi-hauteur des montagnes. Le soleil gonfle la brume de lumière. Juste en dessous, la ligne foncée de la forêt des Grangettes. Lac lisse. De tout petits ronds, les baisers des poissons.
(…)
> Carnet(s) du lac (Éditions Héros-Limite)
Ariane Epars
 
Les voix de Jacques Roman
[16] pages 36-37

Le métier de Jacques Roman est d’être parole et voix. Comédien qui plus que d’autres s’attache à lire et dire des textes, proférés avec une énergie, un élan proprement saisissants. Sa bouche s’ouvre à la puissance des résonances, sa respiration laisse le souffle s’élever, appelant et venant chercher l’auditeur en ses tréfonds. Jacques Roman proférateur donne de la voix, donne sa voix, magnifie les textes qu’elle lance. Il est tout entier adresse.
Et pourtant… «Quand irai-je cacher ma bouche dans ma gorge?», s’écrie-t-il. Y renfoncer les mots? Ne pas laisser voir ce qui de lui, en lui parle? L’homme de la scène est aussi l’homme de la rature, qui a un besoin vital du retrait. (…)
> Les voix de Jacques Roman (Éditions L’Âge d’homme)
Claude Burgelin, Jacques Roman
Dévisager les apparences
[16] pages 38-39

«Love». Ce mot, ce livre Epilogue en déborde, qui retrace la vie, jusqu’à son décès le 2 septembre 2005 à l’âge de 26 ans, de Cammy Robinson. Anorexique, boulimique, en danger de mort dès son adolescence, elle vécut dans ­l’environnement d’une bourgeoisie aisée établie dans le Tennessee. Sa thérapeute dit que ce milieu «était plein de gens prospères et beaux faisant valoir de grandes attentes: le manque d’attention et sa prédisposition à prendre du poids la rendait très vulnérable».
Jean Perret
Chronique
Jean-Louis Boissier, Alexandre Chollier, Marc De Bernardis
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