[18] printemps 2016
La dernière coupe
[18] pages 3-7

Dans le quartier de Plainpalais à Genève, Sario et Giuseppe tenaient salon depuis 1967.
Élisabeth Chardon, Francis Traunig
L’ange blanc
[18] pages 9-10

Les jeunes femmes traversent mécaniquement la place, une poussette à bout de bras. Seules, sous le re­gard de l’Ange blanc qui brandit une couronne de lauriers de la main droite, les ailes repliées, les pieds solidement posés sur un noyau et des courbes qui ne vont pas sans rappeler de tristes souvenirs de cours de physique. Il doit se demander vers quoi elles se dirigent, tant il n’y a nulle part où aller à Slavoutytch. Se promener dans cette ville, c’est aller de l’autre côté de la place centrale, quel que soit le côté d’où l’on vient. (…)
> L’Ange blanc (Éditions Noir sur Blanc)
Niels Ackermann, Gaetan Vannay
Fenêtre avec vue
[18] pages 11-13

«Je suis allé en reportage à Slavoutytch pendant l’hiver 2014-2015. Rentré chez moi, je me suis interrogé sur la centrale la plus proche de mon domicile. Elle se trouve à cent kilomètres. C’est trop loin pour la voir de ma fenêtre. C’est trop près pour ne pas me sentir concerné. Je suis donc allé, pendant l’automne-hiver 2015-2016, à Saint-Vulbas, un village de mille habitants qui accueille la centrale nucléaire du Bugey, le long du Rhône.»
Alexandre Mouthon
Excroissances anti-SDF
[18] pages 14-15

Nos sociétés cherchent l’hyper-sécurité en même temps qu’elles se passionnent pour les sports extrêmes. S’inventent-elles des peurs? C’est le genre de questions que soulève l’exposition Sains et saufs, surveiller et protéger au XXIe siècle, mise sur pied à Lausanne par le Mudac, Musée de design et d’arts appliqués contemporains. On y verra les images de Nils Norman, qui photographie les objets destinés à la surveillance et à l’empêchement dans les rues, essentiellement de Grande-Bretagne et des États-Unis, depuis les années 1990. En France, à peine plus tard, Arnaud Elfort et Guillaume Schaller ont entamé, au sein du collectif artistique Survival Group, une collection similaire, en se concentrant sur ces inventions multiples qui entravent, repoussent, contraignent, bref, cherchent à se débarrasser des sans domicile fixe et de tous les marginaux qui souhaitent, ou doivent, rester dans la rue.
 Survival Group
Des Érythréens sur les pas des Yéniches
[18] pages 17-19

En décembre 2014, nous racontions dans ces pages comment le couvent d’Einsiedeln avait accueilli une trentaine de requérants d’asile érythréens. Un an après, nous retrouvons trois d’entre eux dans le canton de Schwytz.
Marguerite Contat
Tandems linguistiques
[18] pages 21-23

Les Journées photographiques de Bienne et le Forum du bilinguisme fêtent tous deux en 2016 leur vingtième anniversaire. Pour l’occasion, Jon Naiman, photographe américain domicilié à Bienne, a reçu mandat de documenter une activité spécifique du Forum, les Tandems, qui sont une manière originale d’approfondir le français, ­l’allemand, le dialecte alémanique, ou toute autre langue, avec une personne de la langue partenaire. À chaque duo d’organiser ses rencontres, de trouver son mode d’échange, sans frais. Pratiqués pour faciliter une intégration ou par pur plaisir des langues et de la sociabilité, les Tandems rapprochent, quels que soient les obstacles.
Jon Naiman
Photographies ébouriffées
[18] pages 24-25

Ces Histoires du bout du monde, nous les faisons nôtres. Elles sont portées par Mathias Velati, un jeune homme de plume et de regard, dans ce livre unique par sa dimension libertaire. Ce geste d’écriture et de vision est une critique inspirée et généreuse du grand roman et des histoires établies au sein de nos sociétés contemporaines, en littérature, en cinéma, ailleurs encore. Quand photographies et textes débordent par effets de bourrages salutaires les cadres contrits des convenances, leur dialogue réinvente pour de vrai des jours en couleurs.
Jean Perret
 
Le merveilleux saloon de McSorley
[18] pages 26-31

McSorley’s occupe le rez-de-chaussée d’un immeuble en briques rouges au 15 Seventh Street, tout près de Cooper Square, où se termine le quartier de Bowery. C’est le plus vieux saloon de New York, ouvert en 1854. En quatre-vingt-huit ans, il a eu quatre propriétaires – un immigrant irlandais et son fils, un policier à la retraite et sa fille –, et ils se sont tous opposés au moindre changement. (…)
> Le merveilleux saloon de McSorley (Éditions Diaphanes)
Joseph Mitchell
Rockaway Beach Branch
[18] pages 26-31

Manhattan a sa High Line, une portion de chemin de fer réhabilitée en jardin-promenade emblématique. Dans un autre arrondissement de New York, le Queens, une voie discrète qui n’a plus vu de train depuis 1962 pourrait être aménagée en parc. Son nom sonne comme une locomotive: Rockaway Beach Branch.
Michel Bührer
Wie wir älter werden
[18] page 32

Friederike était assise, comme pres­que toujours ces temps-ci, le dos tourné à la grande fenêtre du séjour qui donnait sur le balcon; sa silhouette, devenue frêle, pratiquement immobile et pourtant étonnamment droite; ses jambes, elle les avait étendues à l’horizontale et ses pieds, emmitouflés dans de grosses chaussettes de laine marron, elle les avait posés sur une seconde chaise, de sorte que le haut et le bas du corps formaient un angle droit; comme les aiguilles d’une montre qui se serait arrêtée sur midi et quart, se dit Jacques une fois de plus. (…)
Ruth Schweikert
L’un dans l’autre
[18] page 33

Quand, soudain, on google vers son premier amour, c’est une réaction aux toctoc qu’on a res­senti avant de s’endormir, et en­core plus fort au réveil, en jetant un regard matinal au miroir et en voyant le pli marqué, vertical, entre les sourcils. En vain, on a essayé de localiser les coups, on les a perçus à tour de rôle dedans et de­hors – au grenier, dans la boîte crânienne – mais on n’a jamais réussi à les cerner. (…)
Monique Schwitter
 
Le nombre des vivants
[18] page 33

Il s’arrêta pour observer les dernières lueurs
disparaissant derrière les monts.
«Ils ne mentent pas du tout, les gosses,
quand ils font le soleil rouge ou les nuages
roses sur un fond bleu cobalt. Peut-être qu’ils sont
les seuls qui regardent encore quelque chose.»
(…)
Massimo Gezzi
Tamangur
[18] pages 34-35

Il est midi, les cloches sonnent, les rues sont déjà vides. Le goudron suinte sous les pieds, dans les fissures. L’enfant se penche, récupère un peu de la masse noire au bout de son index, agite vivement le doigt de-ci de-là pour refroidir le goudron, le fourre dans sa bouche et le mastique tout en remontant la ruelle raide d’un pas rapide, la tête baissée, encore prise par la fin d’une histoire que le maître a lue à haute voix: étroitement embrassés, un garçon et une fille dérivent sur une barque chargée de foin, et la lune en or rouge a déposé sur le fleuve une traîne brillante.
Dans sa bouche, le goudron a un goût dangereux.
(…)
Leta Semadeni, Jérôme Stettler
Breve pazienza di ritrovarti
[18] page 36

J’ai toute la journée pour accomplir les gestes nécessaires à effacer chaque signe de ma présence dans ce quartier de la ville. J’ai en tête la suite des opérations à accomplir, je suis désormais une experte en la ma­tière: entasser objets et vêtements au milieu de l’appartement, ôter les photographies de leur cadre de plastique et des miroirs, enlever les numéros de téléphone et les adresses des répertoires prétentieux en similicuir, éliminer les messages du répondeur ou de la boîte à lettres électronique. Je peux faire tout cela calmement, je peux même me permettre d’improviser en violant l’ordre méticuleusement défini au cours des années, de déménagement en déménagement, tout au long du calvaire de mes relations ratées.
(…)
Giovanni Fontana
Monsieur et Madame Rivaz
[18] pages 38-39

J’ai rencontré pour la première fois Monsieur et Madame Rivaz à la gare de L., nous étions en avril, le couple s’avançait vers notre groupe en se tenant par le bras, la main tremblante de Madame Rivaz appuyée sur le poignet maigre de Monsieur Rivaz. Je me souviens parfaitement de ce que j’ai pensé en les voyant approcher, pourvu que ces deux-là ne fassent pas partie du voyage, pourvu, pourvu que, c’est ce que j’ai souhaité dans un flash, non pas que leur allure fut plus pitoyable que celle des voyageurs déjà présents, âgés pour la plupart, mais il émanait de ce couple une étrange conjugaison de fragilité et de dignité qui n’était pas de bon au­gure pour ce genre de déplacement collectif.
(…)
> Monsieur et Madame Rivaz (Éditions Zoé)
Catherine Lovey
 
Chronique
Jean-Louis Boissier, Karelle Menine, Aude Seigne
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