[23] été 2017
La terre du Paraguay
[23] pages 3-7

À ma gauche, à perte de vue, des feuilles de soja transgénique. Dans cette région de l’Amérique, la production de soja couvre onze fois la surface de la Suisse. À ma droite, quelques rangées de maïs et de haricots cultivés pour leur survie par Luciano, Severina et trente familles sur une bande de terrain qui ne leur appartient pas. Ici comme ailleurs sur la planète, l’agro-industrie s’étend et la paysannerie disparaît. Sur la riche terre du Paraguay, en lisière du champ global, des hommes et des femmes continuent pourtant de vivre.
Matthieu Ruf
Prurit & Précarité
[23] page 9

Où il sera notamment question d’épiderme sensible, de palmiers dans la mousse de lait, d’une race de chiens chère aux veuves fortunées et aux têtes couronnées, des conséquences insoupçonnées de la manipulation de doggy bags,  du chanteur Michel Sardou, de la place du festif dans les stratégies événementielles, ou encore du sens caché de l’eucalyptus dans la fondue.
Joëlle Flumet, Fabienne Radi
Chinoiseries contemporaines
[23] pages 10-15

La première fois en 1975
Suis venu à Canton avec une femme 
Rencontrée dans le Transsibérien
Elle venait de quitter son mari
Deux enfants à charge
Dix ans de plus que moi
Des milliers de cyclistes 
Encombraient les avenues
Fleuries de drapeaux rouges 
Des haut-parleurs 
Téléguidaient les masses 
Par la pensée du Président Mao
On habitait une petite chambre 
Dans une maison basse
En tunique kaki et casque de paille
On a visité l’usine du Drapeau rouge
D’où sortait chaque jour 
Sous les applaudissements
Un seul camion
Et Bob Dylan chantait
The times they are a-changin’
(…)
Daniel de Roulet
La jument
[23] pages 17-19

Tu es avec ton père dans le plus grand marché de la région, il t’a réveillé à quatre heures du matin et il t’a dit viens prendre le petit-déjeuner, nous partons dans une demi-heure, je t’emmène dans un endroit que tu ne connais pas.
Marius Daniel Popescu, Jérôme Stettler
Feuilles de l’aube
[23] pages 21-23

La Couleur des jours lui doit son nom. L’écrivain, poète et journaliste jurassien Werner Renfer (1898-1936) est à nouveau dans nos pages, à l’occasion de la parution du premier volume de ses Œuvres complètes.

«Comment exprimer en quelques mots la densité d’une vie fauchée? la violence intérieure d’un insurgé? la ferveur d’un poète? la modeste grandeur d’une existence toute dévolue à l’écriture? la modernité d’une œuvre polymorphe?», écrit dans sa préface Patrick Amstutz. «Non pas pour dénouer les fils qui tissent la trame des treize mille huit cents jours que compte seulement sa courte vie, mais pour faire connaître ou permettre de redécouvrir un écrivain peu commun, (…), une des voix très originales de la littérature de Suisse romandede la première moitié du XXe siècle.»

Pour l’heure, c’est le jeune Werner Renfer, âgé d’une vingtaine d’années, que nous vous invitons à parcourir.

> Feuilles de l’Aube. Œuvres complètes, vol. 1 (Éditions Infolio)
Werner Renfer
Deux ou trois choses que je sais de la Pologne
[23] page 23

Devant une amie chère issue de la mouvance communiste et toujours un peu obsédée par les méfaits de la religion, je m’amusais un jour à la provocation: «Tu sais pourquoi j’ai de la sympathie pour l’Irlande et la Pologne? Parce que ce sont des pays catholiques.» (…)
Louis-Bernard Robitaille
Balade à Bex
[23] pages 24-26

Le domaine de Szilassy est un vaste parc paysager où l’on pourrait simplement profiter de la végétation alentour, écouter les oiseaux et admirer le panorama sur les Alpes. Or, tous les trois ans, on dispose des sculptures parmi les prés et les bosquets, et les visiteurs affluent pour passer de l’une à l’autre, le temps d’une bonne heure de promenade en zig-zag. Mais on ne va pas à Bex & Arts comme on entre au musée.
Élisabeth Chardon
Guy de Pourtalès: à la recherche de soi
[23] pages 28-31

Les manuscrits qui permettent de suivre la genèse du roman portent plusieurs titres: Le Chevalier du plaisir, Monclar portrait d’homme, Portrait de l’artiste à l’âge d’homme, Ouvrier d’idéal. Le romancier a fini par ­s’arrêter au titre le plus simple: Montclar. Il a récusé les appellations métaphoriques (Le Chevalier du plaisir, Ouvrier d’idéal) et le jeu sur le titre du récit de James Joyce, publié en 1916 (A Portrait of the Artist as a Young Man, Portrait de l’artiste en jeune homme) qui lui-même se référait à une tradition d’autoportraits de peintres. Un nom lui suffit, celui du personnage principal et narrateur qui se prend pour objet de son observation.
(…)
> Guy de Pourtalès, Montclar (Éditions Infolio)
Michel Delon
La place à d’autres
[23] pages 31-35

Lausanne, octobre. C’était brumeux depuis des jours. L’été touchait à sa fin, le lac faisait ses adieux aux baigneurs et baigneuses et les jours s’amenuisaient. Le cirque Knie avait posé son chapiteau sur la place Bellerive, signe infaillible du retour de l’automne. J’avançais à tâtons, sachant pourtant que j’allais bien finir par buter contre quelque chose. Toutes les vieilles tactiques avaient été usées jusqu’à la corde: l’alcool, les joints, la cocaïne, les mecs, la musique qui assourdit. Le travail acharné ne trouvait aucune direction. Peine perdue. Ami·e·s, famille, sourires, avenir, tout semblait dérisoire et je m’apprêtais à me résigner. À trouver la paix et le rythme stable d’une vie productive.
Voldemārs Johansons, Sébastien Meier
L’humour de la famille
[23] pages 36-37

Die Winter est plus qu’un album de famille. C’est un grand cahier qui consigne de belles histoires, celles des Winter. Madame et Monsieur forment le couple, visage contre visage, tout sourire, sur le poster bleu qui couvre – et une fois déplié déborde – cette publication. Par-delà les codes établis de l’album de famille, c’est obliquement, à force de ­tendresse espiègle et d’humour intrusif, que Stéphane Winter, le fils, invente un roman humble et émouvant.
Jean Perret
Vieille branche
[23] pages 38-39

J’entends encore sa voix claire et fière:
– À Souk-Ahras se trouve l’olivier de saint Augustin.
Mon père s’était installé à Genève, puis remarié avec une Algérienne. Leur appartement ressemblait à ceux de l’autre côté de la Méditerranée. Divans, cuirs brodés, tables basses, images sur cuivre, chaînes satellites. Dans le salon recomposé, je me souviens de la dernière fois que je lui ai demandé de me parler de sa ville natale.
– À Souk-Ahras se trouve l’olivier de saint Augustin.
Je ne me souviens pas de la suite. J’écou­tais l’inflexion de sa voix, l’accent genevois et la subtile modulation arabe de son im­peccable français.
(…)
> Vieille branche (art&fiction)
Sabine Zaalene
 
Chronique
Jean-Louis Boissier, Karelle Menine
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