[44] automne 2022
Si vende tutto
[44] pages 3-4

Liquidazione totale – Si vende tutto, est-il écrit sur la vitrine du brocanteur. Je suis déjà venu ici, un bazar qui vend de fausses peintures à l’huile, des commodes mal laquées et des ventilateurs de fabrication chinoise. Mais il y a, au sommet de l’escalier, une mezzanine dont les murs sont aujourd’hui tapissés de livres. Je les ai aperçus depuis la rue. Des livres par centaines, entassés sans ordre sur de profondes étagères métalliques. (…)
Pascal Janovjak
 
Journal d’automne
[44] page 7
Corinne Desarzens, Thierry Raboud
24 поети, одна країна
24 poètes pour un pays
[44] pages 8-13

Dès le début de la guerre en Ukraine, La Couleur des jours a souhaité donner place à des voix qui, en Ukraine, en Russie ou ailleurs, interrogent, protestent, luttent.
Nous ouvrons aujourd’hui nos pages à la jeune poète Ella Yevtouchenko, coauteure avec Bruno Doucey d’une anthologie bilingue de 24 poètes ukrainiens, en grande majorité contemporains. Une aventure qu’ils ont menée à plus de deux mille kilomètres de distance. Nous publions ici des extraits de l’ouvrage.

À notre invitation, Ella Yevtouchenko et Bruno Doucey seront présents à Genève, jeudi 15 septembre, à la Maison Rousseau et littérature.
Bruno Doucey, Ella Yevtouchenko
 
L’internat
[44] page 14

Le matin de janvier est long et immobile, comme une file d’attente dans un hôpital. Le froid matinal dans la cuisine, l’obscurité de graphite à la fenêtre. Pacha s’approche de la cuisinière et sent immédiatement l’odeur douceâtre du gaz. Elle est toujours associée dans son esprit à un réveil énergique. Tous les matins, s’apprêtant à se rendre au travail, après avoir jeté dans le cartable les cahiers des élèves et les manuels, il faut passer dans la cuisine, respirer l’odeur douce du gaz, boire du thé fort accompagné de pain noir, se convaincre d’avoir réussi sa vie et, une fois persuadé, courir au travail. (…)

> L’internat (Éditions Noir sur Blanc)
Serhiy Jadan
La vie ensemble
[44] pages 15-19

En un titre rassemblant les langues, Together. La vie ensemble, la biennale Images Vevey s’affirme comme créatrice de liens. Si le titre est éminemment positif, il désigne aussi en creux les absences. Ne manque-t-il pas toujours quelqu’un sur les photographies? Ou quelque chose? Les trois projets que La Couleur des jours a sélectionnés parmi la cinquantaine exposés parlent de manque, de disparition, qu’il s’agisse d’évoquer la violence de la guerre, l’oubli des générations précédentes ou, avec plus de légèreté, de gommer le ballon sur des images de foot.
Gera Artemova, Erik Kessels, Gosette Lubondo
Albums, la vie d’après
[44] pages 21-23

Jean-Jacques Moles, Marilia Destot, Peter Wendel, tous ont travaillé à façonner le roman de leur famille. Par-delà la simple documentation de leurs existences, c’est la mise en album qui force l’attention. Que de soin à se raconter, à figurer le meilleur de leurs vies, que d’affection portée à leurs proches et à eux-mêmes. «La fiction est le réel humain», affirme Nancy Huston dans L’espèce fabulatrice. Dans l’histoire de la photographie, l’album déborde de fabulations généralement bienveillantes, de ces fictions qui réconfortent nos fragiles identités.
Jean Perret
Point de sutures
[44] pages 24-25

«Les villes sont des corps aux cicatrices lentes qui se ressourcent d’autant mieux qu’un fleuve coule en leur cœur», écrit Cécile Wajsbrot dans Nevermore, un livre infusé par les flots de l’Elbe à Dresde. Genève est une ville pleine de ­ressources, généreusement pourvue en cours d’eau, qui la regénèrent abondamment. Son lac et ses rivières dessinent son ­anatomie, gonflent ses poumons. Ses cicatrices ne paraissent jamais. On dit qu’il faut se méfier des eaux trop douces.
Marina Skalova
Danser encore
[44] pages 27-29

J’aime considérer la danse comme de la sculpture en mouvement (entre autres). Dans les deux disciplines, des éléments tridimensionnels fonctionnent dans un espace, nourrissent les émotions et l’intellect, stimulent les sensations. Mais leur nature et leur «vie» diffèrent beaucoup. Le matériau, le poids, le stockage, les transports du côté de la sculpture. Le mouvement, l’immatérialité, l’éphémère du côté de la danse. L’une s’apprécie dans des centres d’art et des musées, au sein d’expositions et de collections, l’autre se découvre dans l’instant et reste, à des degrés divers, dans la mémoire. Selon l’expression du chorégraphe Boris Charmatz, «le musée de la danse, c’est le corps du danseur».
Olivier Kaeser
Un Noël avec Winston
[44] pages 30-31

Le meilleur moment, lors d’une fête, c’est l’avant et l’après. L’avant, plein d’appréhension, à élaborer les étapes des préparatifs, saisi par l’envie de fuir loin des aiguilles de la montre et d’ignorer le coup de gong à l’arrivée des premiers invités. L’après, une cuisse de poulet à la main, très tard, un sourire ruisselant de graisse, se laissant accueillir par la nuit ouverte. Le moment d’assister à l’effondrement des matières, de jubiler à l’arrogance enfin courbée d’un plat vedette, de dire merci à l’eau chaude consolant la vaisselle, oscillant entre l’envie de rester de­bout le plus longtemps possible, observant comme jamais auparavant les sinuosités de la graisse contre les parois de l’évier, et celle de se jeter sur le premier lit venu, de s’y enterrer jusqu’au printemps, rêvant de se débarrasser de tout. Pour s’emparer, encore, d’un morceau de bleu de Gex avec les doigts.(…)

> Un Noël avec Winston (La Baconnière)
Corinne Desarzens, Jérôme Stettler
 
Le train de 42
[44] pages 32-33

Depuis juin 2022, Plateforme 10 réunit près de la gare de Lausanne le Musée cantonal des beaux-arts, Photo Elysée et le mudac, musée de design et d’arts appliqués. Pour ouvrir ce nouveau quartier des musées, les trois institutions ont conçu chacune une exposition autour de l’imaginaire ferroviaire, sous le titre commun Train Zug Treno Tren. Nathalie Piégay a été particulièrement attentive à Voyages imaginaires, la proposition du MCBA, qui lui a inspiré ce texte.
Nathalie Piégay
Un selfie avec Anton Tchekhov
[44] pages 34-35

Le dernier film de Dominique de Rivaz est une déclaration d’amour à l’écrivain. Elle part sur ses traces, le suit dans ce qui sera son dernier voyage, de Moscou jusqu’au sud de l’Allemagne, et évoque l’entier d’une vie marquée par la maladie et pourtant fortement altruiste et engagée. La Cinémathèque suisse profite de l’occasion pour présenter une rétrospective de la réalisatrice.
Patrick Ferla, Dominique de Rivaz
Julius Pinschewer, pionnier de l’animation
[44] pages 36-37

Actif dès les années 1910 en Allemagne, ce passionné de nouvelles techniques cinématographiques s’établit en Suisse en 1934. Pour des campagnes publiques ou des réclames, il transforme les pylônes électriques, les pralinés et les savons en personnages qui marquent les esprits. La Cinémathèque suisse restaure ses films.
Pierre-Emmanuel Jaques
Entredeux
[44] pages 38-39

Les villes chinoises sont comme des coulées de lave et le volcan est à l’échelle du pays, un volcan démographique. Lorsque nous vivions à Wuhan en 2010, parmi les onze millions d’habitants, nous n’étions que quatre résidents suisses, y compris nous trois. Quand on atterrit ainsi nulle part, avec un enfant en bas âge, on s’installe sans transition, et ce n’est qu’ensuite que l’on prend des repères un à un, en faisant des boucles de fourmi autour de son nid d’animal. On essaye donc de lire l’espace pour deviner les chemins et les points de ravitaillement, les endroits où trouver ce que l’on cherche, sans vraiment savoir ce que l’on cherche à trouver. L’indé­chiffrable de la langue nous contraint à une sensibilité exacerbée d’analphabète. (…)

> Entredeux (Éditions art&fiction)
Pierre-Philippe Freymond, Florence Vuilleumier
Le long voyage de Dhondup Wangchen
[44] page 40

Comment un paysan illettré s’est retrouvé à défier l’État chinois. Marguerite Contat, membre de l’Association d’amitié suisse-tibétaine, fait le portrait d’un homme au destin hors du commun.
Marguerite Contat
Avant de perdre les étoiles (et le bleu du ciel)
[44] pages 41-45

Les images de Pauline Julier nous rappellent à quel point notre destin est lié à celui des planètes et des étoiles. Qu’elles nous emmènent en Chine dans une forêt pétrifiée depuis 300 millions d’années ou au pied du Vésuve, dans le désert chilien d’Atacama ou au cœur des réflexions pour un collisionneur de particules de 100 kilomètres de circonférence dans la région genevoise, elles offrent des outils pour penser, des espaces pour rêver. Naviguant avec fluidité entre cinéma et arts visuels, elles sont à voir cet automne au Plaza et dans d’autres cinémas à travers la Suisse, ou encore en plein air dans le Val de Bagnes.
Élisabeth Chardon
Dans le brouillard
[44] pages 46-47

Un nuage potelé gris foncé duquel tombent 6 gouttes d’eau. Le même systématiquement répété sur toute la carte de mon appli MeteoSwiss. Genève, Bern, Basel, Zürich, Sion, Chur, Lugano, même topo. On dirait un troupeau d’éléphants en pleurs envahissant la Suisse. Le retour d’Hannibal? (Le général carthaginois, pas le tueur en série cannibale.) J’ai vérifié: 4 gouttes signifient très nuageux, pluies intermittentes, 6 gouttes très nuageux, pluie continue. Tout le monde est content. Ça fait des semaines qu’on s’arrache les cuticules devant les images du téléjournal montrant des forêts qui brûlent partout dans le monde. Qu’on dort à poil avec un ventilateur recouvert de serviettes humides qui couine toute la nuit au pied du lit. (…)
Fabienne Radi
Le numérique se danse aussi
[44] pages 48-49

Gilles Jobin investit Le Plaza avec ses univers en trois dimensions, ses spectacles qui peuvent se vivre à plusieurs endroits de la planète en même temps… Il joue avec les nouvelles technologies du cinéma mais remonte aussi à ses origines. Le danseur et chorégraphe aime rappeler que Georges Méliès était un magicien et que Charlie Chaplin a grandi dans l’univers du music-hall. À son tour, en expérimentateur, il tisse des liens entre le spectacle vivant et les images en mouvement.
Élisabeth Chardon
 
Chronique
[44] page 26

Jean-Louis Boissier, Yann Courtiau
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